La limite de la famille des Clubionidae a été redéfinie à plusieurs reprises au cours des dernières décennies. Auparavant, elle comprenait des genres qui ont été transférés dans d'autres familles (Cheiracanthiidae, Corinnidae, Liocranidae). Au Québec, il n'y a plus que les genres Clubiona et Elaver qui font partie de notre faune.
Depuis la première édition de ce bouquin (Paquin & Dupérré 2003), quatre espèces de cette famille ont été rapportées pour la première fois dans la province : Elaver excepta (Paquin & Dupérré 2006), Clubiona angulata (Leclerc 2022), Clubiona pallidula et Clubiona lutescens (Leclerc 2021). Les trois premières avaient été assignées à la catégorie des espèces probables pour le Québec, mais la présence de C. lutescens est une addition imprévue. Nous comptons maintenant 24 espèces de Clubionidae sur le territoire québécois, et il est possible que des récoltes futures révèlent la présence de deux espèces additionnelles.
Les observations et les notes biologiques sur les Clubionidae sont peu nombreuses. Ces araignées sont actives la nuit et se déplacent en quête de proies qu'elles chassent à vue. Pendant la journée, les Clubionidae demeurent cachés dans des retraites de soie, où ont lieu l'accouplement et la ponte. Dondale & Redner (1982) rapportent que le nom vernaculaire anglais de la famille, sac spiders, fait allusion à la forme tubulaire de ces retraites. Ces dernières sont plutôt aplaties et peuvent être ouvertes ou fermées aux extrémités. On les trouve sous l'écorce morte des arbres, dans les feuilles enroulées et sous divers débris au sol.
Les espèces du genre Clubiona sont très similaires les unes avec les autres et il n'est pas possible de les reconnaître avec une simple vue dorsale. Certaines espèces sont de petite taille (moins de 3 mm) et d'autres de grande taille (plus de 17 mm), mais l'examen des pièces génitales est nécessaire pour la détermination fiable des espèces.
Plusieurs Clubiona sont plutôt communes et les espèces sont, en général, soit associées à la végétation (C. obesa, C. riparia, C. canadensis), soit au sol et à la litière (C. abbottii, C. bishopi). On rapporte que C. canadensis est plutôt ubiquiste, mais que d'autres Clubiona ont des préférences quant à leur habitat : Clubiona moesta et Clubiona trivialis sont fréquemment récoltées dans les arbres, C. moesta est associée au feuillage décidu, tandis que C. trivialis se trouve sur les conifères. Clubiona pygmaea est associée à la haute végétation; Clubiona riparia se trouve à proximité des plans d'eau; Clubiona furcata est associée aux marais tandis que Clubiona opeongo préfère les tourbières. Toutefois, ces associations demandent à être corroborées par des spécimens additionnels, ce qui pourrait s'avérer fort intéressant pour raffiner le potentiel de bioindicateur dans cette famille.
Certaines Clubiona sont rarement trouvées : Clubiona quebecana était connue de seulement quelques exemplaires provenant des forêts décidues du sud du Québec et du nord des États-Unis (Dondale & Redner 1976a, 1982). Paquin et al. (2008f) l'ont rapportée du Parc national de la Yamaska et Leclerc (2019) la rapporte dans la région de Sainte-Foy près de Québec, dans un champ ouvert en fauchant des Solidago canadensis. Clubiona angulata n'avait été récoltée que dans deux localités de l'Ontario, tout près de la frontière sud du Québec. Il s'agit du Clubionidae le plus mystérieux de notre région, car on ne connaît rien de cette espèce, sinon que les spécimens proviennent d'un bois en bordure d'une rivière et de la litière d'une tourbière calcaire (Dondale & Redner 1982). Leclerc (2022) rapporte la présence de cette espèce au Québec à Pointe-aux-Outardes (Côte-Nord), en battant des Salix sp. en bordure de route.
Notre faune comporte également quelques éléments en commun avec l'Europe. Clubiona norvegica est une espèce largement répartie sur notre continent. Elle se trouve au nord jusqu'à la toundra arctique. Roberts (1995) rapporte qu'en Europe, elle est associée aux mousses, à la litière des forêts et aux milieux humides en général, ce que confirment les récoltes de l'espèce en Amérique (Dondale & Redner 1982). Clubiona pallidula est une espèce introduite. Elle a été rapportée pour la première fois en Amérique du Nord en 1949 (Roddy 1966). Elle illustre le patron de répartition classique de beaucoup d'espèces introduites, qui est bipartite, avec un point d'entrée dans l'est du continent dans la région des Grands Lacs, et un autre sur la Côte Ouest dans la région de Vancouver (LeSage & Paquin 2001). En Europe, Roberts (1995) mentionne que la répartition de C. pallidula est vaste, bien que l'espèce soit plutôt locale et peu abondante. Au Québec, sa présence a été rapportée pour la première fois par Leclerc (2021), avec des spécimens récoltés dans des habitations de la région de Québec. Enfin, Clubiona lutescens : cette espèce introduite d'Europe était connue de l'ouest du continent (CB, WA), mais elle est maintenant connue au Québec avec un mâle récolté par récolte manuelle sur une berge rocheuse de la région de Québec (Leclerc 2021).
Clubiona gertschi est une espèce connue uniquement des sommets alpins de la Nouvelle-Angleterre (Edwards 1958). Ces sommets font partie des Appalaches. En se basant sur les affinités alpines et sur la configuration géographique des Appalaches, on peut déduire que C. gertschi se trouve probablement sur les plus hauts sommets de la péninsule gaspésienne, comme le mont Albert et le mont Jacques-Cartier. D'autres araignées [Aculepeira carbonarioides (Araneidae), Hahnia glacialis (Hahniidae)], qui montrent le même type d'affinités écologiques, sont connues du Parc national de la Gaspésie, ce qui appuie l'hypothèse de la présence probable de C. gertschi.
Elaver excepta était connue de plusieurs localités limitrophes au Québec (Ontario, Nord-Est des États-Unis, Nouvelle-Écosse) (Dondale & Redner 1982). Les récoltes effectuées au Québec à ce jour indiquent que cette espèce affectionne la litière des forêts décidues et le dessous des écorces, mais les spécimens récoltés au Québec indiquent que cette araignée se trouve aussi dans le feuillage des arbres feuillus (Leclerc 2022) et dans celui des conifères.
Kaston (1948) mentionne que certaines Clubiona construisent des retraites particulières en repliant le bout d'un brin d'herbe de façon à former une petite retraite à trois côtés, maintenue en place par de la soie. Selon Dondale & Redner (1982), trois espèces de Clubiona construisent de telles structures : C. riparia, C. maritima et C. furcata, toutes présentes au Québec. Ce type d'abri a pour but d'isoler la femelle qui y pondra ses œufs et y demeurera enfermée pour prendre soin de sa progéniture. Comstock (1940) ironise en précisant que cette retraite sert de pouponnière pour les jeunes araignées et de tombeau pour les parents. Les araignons éclosent dans cette cachette, puis se dispersent. Il est fréquent d'observer la femelle entourée de sa progéniture en dépliant la structure pour en observer le contenu. Dans une étude sur C. riparia, Suter et al. (2011) rapportent que cette construction a pour but de positionner les stomates des plantes de façon à minimiser l'évapotranspiration et la perte de chaleur. Paquin & Arbour (données non publiées) ont observé qu'au Québec, C. riparia confectionne un tel abri en utilisant des feuilles de phragmites. Cette plante a été introduite en Amérique du Nord vers les années 1700 et son arrivée au Québec est estimée entre les années 1920 et 1940. Puisque cette araignée semble effectuer uniquement de telles constructions sur cette plante, que se passait-il avant son arrivée au Québec? Paquin & Arbour (données non publiées) ont observé quelques cas où C. riparia a construit cette retraite dans des bleuets (1 observation), dans des graminées (deux observations) et même dans du maïs (une observation), ce qui se compare avec une centaine d'observations dans les phragmites. Ces données suggèrent que C. riparia peut confectionner des abris dans d'autres espèces de plantes, ce que rapportent aussi Suter et al. (2011), mais l'espèce semble mieux s'accommoder d'une plante nouvelle venue sur notre territoire.
L'identification des Clubionidae est possible grâce aux travaux d'Edwards (1958), de Roddy (1966) et de Dondale & Redner (1976c, 1982). Ces derniers résument bien les connaissances taxonomiques des espèces de notre région. Malgré ce confortable avantage, il est surprenant de constater à quel point nous connaissons peu leur biologie.
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