Parcours
Dans cette section, je trace le portrait des collaborateurs et collaboratrices de Natureweb. Ce sont des scientifiques passionnés au parcours souvent atypique. Ils et elles acceptent de se livrer pour démystifier la personnalité du chercheur à la curiosité insatiable dont le travail consiste à mettre en lumière les résultats de ses recherches en s’appuyant sur des preuves solides. Leur mission : faire avancer la connaissance et protéger la biodiversité de nos milieux naturels.
Clôde de Guise
À priori rien ne destinait Suzanne Labbé à devenir une passionnée de la nature. C’est au début de la quarantaine, au hasard d’une rencontre avec deux ornithologues au Centre d’interprétation de la nature du Lac Boivin (CINLB), que le déclic s’est produit. À en croire Suzanne, ce fut comme un coup de foudre! Depuis ce jour, son engouement pour l’observation de la nature ne s’est jamais démenti. Totalement autodidacte, on peut dire que Suzanne Labbé a complété une majeure en ornithologie et une mineure en entomologie.
Cueillette des petits fruits
Suzanne Labbé naît à Windsor en 1955. « Ma mère a donné naissance presque consécutivement à quatre filles et je suis la quatrième. Après un écart de quatre ans, maman a accouché de quatre garçons, dont un, malheureusement, est mort à la naissance », raconte-t-elle.
Dans sa ville natale, à mi-chemin entre Montréal et Québec, l’usine ultramoderne de papiers fins de Domtar est le principal employeur. Le père de Suzanne y travaille comme commis de bureau. L’été, il fait un grand potager et après le souper, les enfants participent au sarclage et au prélèvement des « bibittes » à patate (doryphore) qui sont jetées dans des chaudières. Le tout se termine dans l’excitation d’une partie de baseball.
Suzanne a 10 ans lorsque son père l’amène, avec ses sœurs, faire l’autocueillette des petits fruits. C’est un premier contact avec la nature environnante. Avec sa marmaille de sept enfants, Cécile, la maman, n’a pas le temps de se joindre aux cueilleurs mais elle cuisine tartes et poudings dont la famille se régale.
Oncle Flo
Cet oncle Florian, que tout le monde appelle Flo dans la famille, est curé. Ses paroissiens le surnomment l’abbé Labbé. Sans enfant, il adopte ceux et celles de ses frères et sœurs et, pour les réunir tous et toutes, il achète une grande terre où coule un ruisseau, située à St-Georges de Windsor, une vingtaine de kilomètres de la ville de Windsor.

Le clan familial Labbé se répartit autour du camp satellite, situé au centre de la terre de l’oncle Flo. Les onze frères et sœurs ont chacun leur propre lotissement. Une vingtaine de neveux, nièces, cousins et cousines se retrouvent dans la joie et le bonheur les fins de semaine et pour les longues vacances d’été.
« On allait à la pêche aux ménés dans le ruisseau avec des framboises comme appât. On découvrait salamandres et écrevisses. On voyait les empreintes des ours qui grimpaient aux arbres et nos tantes nous initiaient aux plantes sauvages comestibles. On adorait jouer au baseball tous ensemble », relate Suzanne.

Oncle Flo décède à l’âge de 50 ans. Le camp satellite est transformé en maison. Les enfants sont devenus de jeunes adultes préoccupés par leur avenir. Le contexte change et les rassemblements familiaux se font plus rares.
Ressources humaines
Suzanne rêvait de faire des études post-secondaires et aurait aimé être bibliothécaire ou vétérinaire mais à cette époque, comme le voulait la tradition, on réservait les études avancées – collégiales et universitaires – aux garçons destinés à devenir chef de famille et pourvoyeur. La famille Labbé n’a pas fait exception à la règle. Suzanne n’a pas pu faire de telles études.
Ainsi, avec son diplôme de Secondaire 5 en poche, qui lui permettait d’accéder, entre autres, à un poste de secrétaire, Suzanne suivra les traces de son père, en travaillant chez Domtar au département des ressources humaines dont elle deviendra directrice adjointe.
La compagnie lui donnera accès, ainsi qu’à toute l’équipe des ressources humaines, à des formations de courte durée par des consultants chevronnés qui lui permettront d’acquérir des compétences connexes. « Après 25 ans de travail chez Domtar, j’avais fait le tour du jardin, et j’éprouvais le besoin de relever de nouveaux défis » précise Suzanne. Cette spécialiste des ressources humaines sera par la suite embauchée par plusieurs compagnies de renom. « Même si j’ai apprécié des pans de mon travail, j’ai toujours considéré mes divers emplois aux ressources humaines comme strictement alimentaires. Nonobstant, le travail prenait tout mon temps et pour me détendre les fins de semaines, je jouais au golf. L’observation de la nature s’est imposée plus tard », confie Suzanne. En 2013, elle prend sa retraite à l’âge de 58 ans.
Le déclic
« Il y avait eu des moments d’émerveillement en voyant le Merlebleu de l’Est (Sialia sialis) et l’Oriole de Baltimore (Icterus galbula) près de la maison familiale à Windsor ou ce Pic flamboyant (Colaptes auratus) aperçu dans ma cour à Sherbrooke, mais rien ne laissait présager que j’allais consacrer la suite de ma vie à l’observation des oiseaux, des insectes et à la conservation de la nature », s’empresse de dire Suzanne.

La rencontre avec Monique Berlinguette (responsable de la base de données Étude des Populations d'Oiseaux du Québec (EPOQ) créée en 1975) et Monique Maheu, sur un sentier du Centre d'Interprétation de la Nature du Lac Boivin (CINLB) à Granby a été déterminante. Ces dernières l’invitent à observer au télescope le Pygargue à tête blanche (Haliaeetus leucocephalus) et quelques canards dont le Fuligule à collier (Aythya collaris) et la Sarcelle à ailes bleues (Spatula discors). Suzanne rentre chez elle totalement emballée. Elle s’achète une bonne paire de jumelles Nikon et devient membre du Club d’ornithologie de Granby, le Club d’observateurs d’oiseaux de la Haute-Yamaska (COOHY).
Pour la suivre dans cette nouvelle passion, son mari d'alors s’équipe d’une excellente caméra Canon et d’un objectif puissant pour la photographie de la faune ailée. Les temps libres sont désormais consacrés aux observations ornithologiques, entre autres, avec les membres du club COOHY.
Élargir les horizons
Puis un beau jour, elle reçoit un courriel de son amie Monique Berlinguette, intitulé « la tentation ». C’est une proposition de voyage ornithologique au Belize, du 26 février au 10 mars 2006, avec comme guide, Laval Roy, biologiste de formation et un ornithologue – photographe amateur bien connu au Québec.
Ce premier voyage a ouvert la porte à plusieurs autres voyages d’observation en Amérique latine, en Amérique du Sud et sur le continent européen. « C’était fascinant d’observer pour la toute première fois des espèces connues ici, comme les parulines, dans un autre environnement », note Suzanne.

Cet engouement pour l’observation des oiseaux lui a fait découvrir une communauté de gens enthousiastes et avides de connaissances. La majorité des observateurs partagent leurs découvertes sur eBird Québec géré par QuébecOiseaux. Cet outil numérique réalisé par Cornell Lab, a été inspiré de la base de données EPOQ, une belle création québécoise. On peut y programmer des alertes pour le signalement d’oiseaux rares qui font halte sur le territoire québécois.
« Il est normal quand on commence à faire de l’observation qu’on veuille voir le plus grand nombre d’espèces d’oiseaux. On coche! », dit-elle avec un sourire. « Certains ornithologues sont des collectionneurs insatiables. Ils cherchent à voir et à bonifier leur liste d’un maximum d'espèces d'oiseaux et sont prêts à parcourir de grandes distances en un temps record pour découvrir des oiseaux rares. En outre, les oiseaux nous invitent à découvrir leurs mœurs, leurs routes migratoires, leur pariade, leur nidification, etc. Ils nous font voyager à travers le monde », s’émerveille Suzanne.
Être aux aguets
Suzanne va s’initier à la photographie ornithologique en acquérant l’équipement photographique de son mari et elle s’équipe d’un objectif Canon EF 180mm f/3.5L Macro USM pour faire de la macrophotographie. Lorsque les migrations se terminent, les nicheurs d’ici se font plus discrets, alors Suzanne troque la caméra ornitho pour la macro. « Je suis devenue curieuse de tout ce qui vit et bouge dans la nature, des plantes aux insectes », précise-t-elle.

Pour prendre une photo Suzanne n’hésite pas à se mouiller, s’il le faut, pour capter un moment inoubliable. Elle a perdu une botte dans la boue en voulant photographier une Barge à queue noire (Limosa limosa). Une de ses grandes surprises a été sa rencontre avec un Bécasseau roussâtre (Calidris subruficollis), elle a vu l’oiseau se diriger vers elle au loin, s’est assise sur sa trajectoire près de l’eau. Il est venu si proche qu’elle ne pouvait plus le photographier, il a sauté par-dessus Suzanne et a poursuivi son chemin.

L’oiseau pour lequel elle a eu un coup de cœur est la Mouette rosée (Rhodostethia rosea) observée seulement trois fois au bassin Chambly. « C’était une journée grise et pluvieuse lorsque j’ai vu apparaître cette Mouette rosée, j’étais émue aux larmes », se rappelle Suzanne.
Sa famille préférée est celle des parulines. « Elles sont toutes petites et colorées. À l’automne, c’est tout un défi de les identifier », précise cette dernière.
La photo dont elle est la plus fière est un Hibou des marais (Asio flammeus) photographié à Sainte-Sabine le 22 décembre 2016. « Nous circulions dans un rang sous une neige lourde et mouillée. L’oiseau nous a surpris, en sortant du fossé à la hauteur de la voiture, pour aller se percher sur une quenouille à proximité. Ce fut un moment inoubliable. Cette photo a fait la une du magazine Québec Oiseaux Vol.14 (Hors-série) qui consacrait un grand dossier scientifique sur l’espèce au Québec », relate Suzanne.

Un jour, se rendant dans une clinique à Beloeil pour un traitement de ses allergies aux graminées, au pollen et au foin, elle aperçoit un petit papillon de nuit, Melipotis indomita, qu’elle capte sur pellicule. À sa grande surprise, c’est une première canadienne, ce papillon qui vit dans les régions chaudes en Amérique du Sud et centrale ainsi qu’au sud des États-Unis et, qui n’est pas particulièrement impressionnant, lui a valu d’être invitée au Quebec moth award of the year (prix du papillon de l’année au Québec), une petite compétition amicale et sans prétention. « Ce sont des moments comme cela qui te tiennent en alerte », explique celle-ci.
Le destin
À quelques reprises, lors d'activités ornithologiques, Suzanne a rencontré Pierre Bannon, un homme très respecté dont la réputation n’est plus à faire dans le milieu de l’ornithologie au Québec. Pierre et Suzanne forment un couple depuis 2015. Le milieu de l’ornithologie s’enrichit des découvertes de ces deux passionnés. Sur 485 espèces d’oiseaux signalées au Québec sur le site eBird, Pierre détient le record avec 426 espèces recensées et Suzanne est au 20e rang avec 394 espèces observées.
Ensemble, Pierre et Suzanne parcourent le Québec. « Le matin, on se demandait où on allait et nous partions à l’aventure pour aller aux oiseaux. C’est toujours intéressant de revoir au fil des années et des saisons les espèces les plus familières mais les observateurs d’oiseaux sont des collectionneurs à la recherche des espèces rares », s’empresse de préciser Suzanne.
Combien de fois, ils ont pris la route et parcouru des kilomètres et des kilomètres pour voir un spécimen qui faisait courir les « fous » des oiseaux. En juillet 2021, pour la première fois au pays, on signalait la présence du Pygargue empereur (Haliaeetus pelagicus) à Gaspé. Il n’en fallait pas plus pour que Pierre et Suzanne partent très tôt le matin, avant le lever du jour, pour admirer le plus grand pêcheur de saumon au monde originaire de Russie et du Japon. « De le découvrir dans toute sa splendeur juchée sur un arbre, en train de surveiller les saumons, a été un moment d’une grande émotion », raconte Suzanne.
Les voyages dans l’hémisphère sud et en Europe ont toujours eu comme objectif d’observer les oiseaux d’ailleurs et d’enrichir leur banque de photos d’espèces exotiques. La pandémie a mis un terme aux voyages. Le dernier voyage a été celui en Jamaïque en 2020.
Du balcon
Malheureusement, à partir de ce dernier voyage, les longues randonnées d’observation sont devenues plus difficiles mais l’intérêt ne se tarit pas pour autant et, c’est du balcon de leur condominium à Saint-Bruno-de-Montarville qu’ils ont pu observer 112 espèces d’oiseaux. De plus, Suzanne a documenté dans iNaturalist tout près de 500 araignées dans son environnement.
« Les araignées sont plus difficiles à identifier que les oiseaux et parfois cela peut être frustrant. Mais mon expert arachnologue, Pierre Paquin, me donne un bon coup de pouce », dit-elle en riant.

Faire œuvre utile
De 2011 à 2016, Suzanne a siégé sur le conseil d’administration du Regroupement QuébecOiseaux et, comme par hasard, son principal mandat a été de revoir les programmes de rémunération et d’avantages sociaux au sein de l’organisme.
Pierre Bannon a fait partie du Comité d’édition de la première édition de Atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, publié par l’Association des groupes d’ornithologues, Montréal, Québec, 1995.
Pour la deuxième édition revue et corrigée de cet ouvrage colossal, Pierre et Suzanne ont fait ensemble la sélection des photographies pour cette nouvelle édition intitulée Deuxième atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional, publié conjointement par le Regroupement QuébecOiseaux, le Service canadien de la faune (Environnement et Changement climatique Canada) et Études d’oiseaux Canada, Montréal, Québec 2019
Depuis juillet 2020, Suzanne est réviseure régionale eBird. Son mandat est de s’assurer de la validité des données soumises par les ornithologues dans les secteurs qui lui sont alloués, soit : La Haute -Yamaska, Laval, Acton, les Maskoutains et Roussillon. Cette tâche bénévole consiste à réviser les mentions inhabituelles et de déterminer quelles espèces doivent être mieux documentées.

Elle se fait un devoir de remettre à jour ces listes d’observation et nous rappelle que la cueillette de données par les observateurs permet aux :
- Ornithologues de connaître les oiseaux des différentes régions.
- Éducateurs de faire découvrir les oiseaux et la démarche scientifique aux élèves.
- Chercheurs et aux spécialistes de la conservation de suivre les tendances des populations.
Aujourd’hui, certaines espèces sont en grande difficulté dont tous les oiseaux champêtres qui se nourrissent d’insectes!
D’autres voient leur situation s’améliorer comme le Faucon pèlerin (Falco peregrinus) et le Merlebleu de l’Est (Sialia sialis).
Pour Suzanne, la photographie est un outil d’éducation et en les publiant sur eBird ou iNaturalist, elle fait œuvre utile autant auprès de la communauté scientifique qu’auprès du grand public.

Elle a constitué une banque de plusieurs centaines de photos en libre accès pour le regroupement QuébecOiseaux. Plusieurs de ses photos ont été publiées dans la revue QuébecOiseaux et dans d’autres magazines consacrés à la nature.
L’observation des oiseaux a changé sa vie. « C’est une formidable activité de plein air qui se transforme parfois en une compétition amicale entre ornithologues mais toujours dans un esprit de découverte et de partage. C’est très gratifiant », conclut Suzanne Labbé avec bonheur.
*** Photo d'entête: Suzanne Labbé en Espagne lors d'un voyage ornithologique avec QuébecOiseaux en mai 2016.








